mercredi 6 janvier 2016

Miroir, miroir, combien ai-je de plis aujourd'hui?

Botero, Mona Lisa
Y’a quatre ans, ma résolution était d’arrêter de me peser tous les jours. Et depuis, en sortant du lit chaque matin, au lieu de monter sur le pèse-personne, je me souris dans le miroir de ma salle de bain.

Je me fais un beau sourire et je le scrute sous tous les angles. Le plus large possible. Un sourire comme quand un client te fait une remarque vraiment déplacée, genre « T’as des belles grosses fesses, Madame ». Ça vous donne une idée ? Bon, ce faux sourire-là, le matin, il est précieux depuis que j’ai décidé d’arrêter de me peser. Parce qu’en comparant mon faux sourire du jour avec celui de la veille, je sais si j’ai dépassé mon seuil psychologique d’embonpoint mandibulaire.

La technique fonctionne à tout coup. Quand j’ai mes 3 plis de sourire dans la joue gauche, tout va bien. Mais quand j’en ai perdu un, c’est que j’ai pris LA livre de trop. Et si j’ai perdu un pli de sourire et pris un pli de menton, c’est que je me suis laissée aller pour la peine. Sont du coup blâmés : le vino de samedi, la baguette blanche, la crème 35 % dans mon portage maison, le pas-assez-de-poisson, le pas-assez-de-légumes et l’entrainement skipé parce qu’y faisait trop frette pour aller courir. 

La solution pour revenir à 3 plis de sourire ? La punition. Une journée au mieux, une semaine au pire.

Augmenter la fréquence des entrainements, l’ingestion d’eau, de légumes crus pas-de-trempette, valoriser le sentiment de culpabilité. Limiter le vin, le gras, le sucre et refuser les invitations à sortir. Pas de danger qu’on « refill » mon verre pendant que j’ai la tête tournée. Chez moi, toute seule, je suis sûre de garder le contrôle. C’est ce que j’appelle, revenir à une vie équilibrée.

Je ne trouve pas ça facile de vous raconter ça. Pour tout dire, ça m’a pris une grosse heure à suer des dessous de bras pour écrire ce que vous venez de lire. Je vous dis ça parce que je me trouve malade, quelque part. J’ai arrêté de me peser, mais j’ai quand même trouvé le moyen de me « mesurer » l’embonpoint et d’alimenter mon obsession relative à mon image corporelle.

Difficile de faire autrement : ça me tenaille depuis le primaire.

9 ans : Ma tante m’encourage à perdre du poids avant ma communion. 1er verre de Slim Fast parce que je rentre juste dans mes culottes en coton ouaté et que c’est pas chic pour aller à l’église. À gagner : 50 $.
11 ans : On m’a pesée à l’école en prévision de la journée de ski. 78 kg, le score le plus élevé de la classe.
14 ans : Avec mes tresses teintes au shampoing semi-permanent roux, le tannant de la classe m’appelle Obélix.
15 ans : Mon prof d’éducation physique, découragé, me dit de me pratiquer, si je veux devenir « bonne comme les autres ».
16 ans : Un gars refuse de m’accompagner au bal parce que je suis trop grosse.
17 ans : Je pense qu’aucun homme ne voudra jamais de moi. Je me rassure à l’idée qu’avec un salaire, je pourrais éventuellement recourir aux services d’une pute mâle.

Je vous rassure, je n’en suis jamais arrivée là. Quelques années plus tard, j’ai compris que l’apparence n’avait pas grand-chose à voir avec le charme, n’en déplaise aux amateurs de tigh gap.

Je vous jure, ça me tue chaque fois que j’entends une fille expliquer son célibat par son image corporelle. Ça me choque de voir qu’on est autant de femmes à faire cette équation. En fait, je ne sais pas ce qui me choque le plus entre cette croyance populaire qui veut que les hommes veulent se matcher juste avec des femmes qui correspondent à certains critères esthétiques et morphologiques ou le fait qu’on perçoive notre célibat comme une FATALITÉ due à des gênes ou à un métabolisme de marde.

Ça me choque et ça m’inquiète vraiment beaucoup. Parce que si on y regarde de plus près, dans les deux cas, la solution consisterait en une modification du corps de la femme, pour qu’il devienne conforme au visage et à la silhouette érigés en modèles par la publicité et par la mode - qui ont le dos large -, mais aussi par, ce que j’ose appeler, la sainte église de l’IMC.

Parce que si la mode et la publicité n’ont pas réussi à vous faire sentir « hors de la norme », votre médecin pourrait vous asséner le coup de grâce en vous parlant de votre IMC, échelle peaufinée, rappelons-le, par des actuaires de compagnies d’assurance au début du XXe siècle.

De toute part, on vous envoie ce message « Vous n’êtes pas normale ». Plus encore, « Vous n’êtes pas normale et il n’en tient qu’à vous de le devenir. » En allant au gym, en faisant un régime, en recourant à la chirurgie. Tous les moyens sont à votre portée, il suffit de les prendre.

Votre image ne correspond pas à celle à laquelle la Société (autrement dit nous autres, à qui la publicité, la mode et la promotion de la santé sont destinées). Et si de surcroit votre état civil n’est pas conforme à la prescription sociale - c’est-à-dire passé 30 ans, on s’attend au moins que vous soyez accotée -, vous vous surprenez à faire ce rapprochement : la sainte église de l’IMC m’a excommuniée, donc je suis indigne d’être aimée.

C’est faux. Parce que si vous êtes célibataire aujourd’hui, c’est parce que vous êtes simplement amoureuse de personne ni l’amoureuse de personne. Et c’est correct comme ça. Parce que si vous vouliez être avec quelqu’un à tout prix, vous pourriez sortir votre petit calepin rouge et appeler une personne qui vous a déjà manifesté de l’intérêt, mais dont vous n’êtes pas amoureuse.

Et là, j’ai pas envie de vous servir des belles pensées creuses de la psychopop à 32 $ chez Renaud-Bray. Moi, tout ce que j’ai envie nous dire, c’est libérons-nous. Extirpons-nous de la pression sociale et délivrons-nous des prédicateurs du bien-être personnel et de la santé. Amen.

Pas que je veux qu’on arrête de « dater », qu’on boycotte les nutritionnistes et les gyms, qu’on se mette à manger de la junk et à faire des plaies de divan. Faisons tout ce qu’il faut pour être heureuses et en santé sans nous sentir pressées de répondre à une norme, à une attente.

Restons à l’écoute de nos besoins et de nos envies, cultivons le plaisir et l’équilibre, le bon. C’est ma résolution de 2016 et je vous l’offre avec un sourire à je-ne-sais combien de plis.

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