lundi 22 novembre 2010

Les pantoufles


Le plan, c’était de commander une allongé-double-bio-équitable à une serveuse qui porte des lunettes trop grandes. D’ouvrir mon PC sous le regard dégouté ou inquiet des clients cachés derrière leur MacBook. Le plan, c’était de créer une mise en scène pour pondre ce nouveau billet dans un café branché en Basse-Ville

Mais ce sera pour une prochaine fois. J’ai préféré écrire de mes pantoufles et boire du rooïbos infusé maison. Par paresse, sûrement, parce je n’ai pas envie de trainer mes bottes dans le froid et la neige collante.

Le confort

Aujourd’hui, j’ai presque oublié la témérité de ma jeune vingtaine, celle qui me poussait à braver la tempête pour siroter dans un bar de pôwètes un verre de rouge grand cru Du Vinier.

Peut-être suis-je encore « jeune à l’extérieur, mais vieille à l’intérieur », comme le remarquait ma sœur cet été. Sans doute qu’à ses yeux, mon style de vie – ennuyeux - et ma relative sagesse détonnent avec mes allures de fille qu’on carte et qu’on tutoie à tour de bras.

Mais si les rides sur mon visage passent encore leur chemin, je n’échappe pas à cette tendance universelle qui veut qu’avec l’âge, on prenne gout au confort.

Au fil des années, mon envie de prendre des risques s’est métamorphosée en quelques activités solitaires apaisantes - entretenir des correspondances, cuisiner des mijotés, peaufiner mes stratégies au Scrabble, lire des auteurs primés – que je compare à des pantoufles enfilées avec hâte quand Dieu seul les voit.

L’inertie

Si l’on peut regarder mes pantoufles avec dédain, on ne peut par ailleurs me blâmer de les porter. Parce qu’en plus d’être confortables, souples et au gout du jour, elles ne gênent pas ma démarche, contrairement à certains vieux chaussons, suspendus en permanence à une corde à linge.

Parmi ces pantouflards immobiles, comptons notamment :
  • les électeurs qui n'exercent pas leur droit de vote ;
  • les fans d’un chanteur de covers multirécidiviste ;
  • les enseignants qui n’ont rien changé de leur pratique parce qu’ils « enseignent comme ça depuis 20 ans, Mad’mselle! ».
Ceux-là n'ont pas su éviter le piège. Ils ont sombré dans les abysses du confort. Le conservatisme et l'inertie.

Mes chers lecteurs, vous voilà prévenus. À trop se cantonner dans ses habitudes, on risque de se transformer en musée humain ou pire, en anachronisme vivant.


Source de l'image : http://www.flickr.com/photos/ieatwaffles/3481077037/sizes/m/

dimanche 7 novembre 2010

Des pommes et de la compote


Cette semaine, Mathieu Côté-Desjardins, un jeune enseignant de la Commission scolaire de Montréal, a lancé le web-documentaire La Déséducation. Dans 16 épisodes, l’auteur présente sa vision du système de l’éducation en relation avec son parcours professionnel. La seconde moitié de la série proposera des pistes de solution à la déséducation, néologisme que Côté-Desjardins définit entre autres comme la « propagation d’une ignorance programmée et structurée pour tenir les personnes en état d’inconscience ».

Plus tôt cette semaine, j'ai visionné le prologue du documentaire et le premier épisode qui portait sur la formation des maitres. Même si le point de vue de Côté-Desjardins m’a semblé tiré à gros traits (style par ailleurs justifié par son désir de soulever le débat), j’y ai trouvé plusieurs consonances avec ma propre expérience.

Un verger

Au terme de mon DEC en sciences de la nature, j’ai choisi l’enseignement plutôt que la pharmacie (le mélange médicament-dyscalculie étant contrindiqué avec raison). De toute manière, mon patrimoine héréditaire m’avait tracé depuis longtemps une autre voie : l’enseignement du français barre oblique littérature. Comme le veut l’adage, la pomme ne tombe jamais bien loin de l’arbre…

Après avoir obtenu un baccalauréat en études littéraires et forte de mon expertise en lecture diagonale, je me suis inscrite dans un programme de 2e cycle en enseignement collégial. Même si cette formation n’est pas obligatoire, il m’importait d’élever mes assises didactiques et pédagogiques par intérêt et par conscience professionnelle.

À 8 h 30, assise comme 150 collègues à moitié endormis dans un amphithéâtre, j’assistais à mon premier cours sur le système d’éducation québécois. Le professeur, qui faisait les cent pas sur l'estrade, avait décidé de donner dans l'électrochoc.

« Je ne vous raconterai pas d’histoires. Les enseignants du collégial mettent en moyenne 16 ans avant d’obtenir un poste dans un établissement. J’espère que l’enseignement vous passionne et que vous êtes patients. »

Je me suis rassise. J’ai avalé une grosse gorgée de café. Confrontée à la réalité, j’ai préféré me réfugier dans le confort du déni. D’ici la fin de ma formation, la vie allait se charger de créer un vide dans un cégep où je coulerais de jours heureux à enseigner le français barre oblique littérature. J’étais confiante.

Des pommes talées

Croyez-le ou non, mon désir d’enseigner est demeuré intact, même après cette foudroyante déclaration. Par ailleurs, mes frustrations se sont additionnées au fil des aberrations que je subissais pendant ma formation. (Évidemment, je tiens à préciser que tous les cours n’étaient pas incohérents et impertinents, notamment ceux de didactique et de psychologie.)

À défaut d’y trouver mon compte, j’y trouvais matière à réfléchir :

    Pourquoi des professeurs avaient-ils choisi la formule magistrale pour enseigner cette fameuse approche par compétences?

    Comment pouvait-on présenter, dans un cours sur l’utilisation pédagogique des TIC, des Power Point surchargés et ennuyeux?

    Comment le professeur en charge du cours « mesure et évaluation » a-t-il pu pousser l’ironie jusqu’à évaluer nos compétences dans un examen à choix multiples?

Mes collègues et moi n’étions pas dupes, bien que nous n’osions critiquer vertement le programme. Je suis sortie de ma torpeur pendant un séminaire. Je venais de recevoir la correction de mon rapport de stage. Sur la page de présentation qui en cachait une vingtaine d'autres, ma responsable de stage notait qu’elle ne retrouvait pas mes réponses « dans l’ordre demandé » et qu'il fallait que je les réécrive.

Elle avait raison, j’avais organisé les réponses attendues aux questions, dont celles-ci, dans une réflexion logique et cohérente :

    2.1 Écrivez, dans un paragraphe, cinq difficultés que vous avez vécues pendant votre stage.

    2.2 Écrivez, dans un paragraphe, comment vous avez surmonté ces cinq difficultés.

    2.3 Expliquez, en 300 mots, ce que vous avez appris de ces difficultés.

Sous le regard incrédule de mes confrères et consœurs, je me suis emportée.

« Vous nous prenez pour des cons? Le travail que vous avez demandé est abrutissant. Le texte que j’ai écrit est une réflexion sur mon stage, pas un ramassis d’insignifiances facile à corriger. Pour vous, c’est ça, montrer l’exemple aux futurs profs? »

Ma montée aux barricades a été applaudie par mes collègues. Malgré que j’aie osé briser le silence, j’ai reçu par la poste, quelques mois plus tard, un diplôme en enseignement collégial.

De la compote

Mon expérience à la formation des maitres n’a pas été à la hauteur de mes attentes. Cette déception m’a pourtant permis de forger ma conception de l’éducation et m’a conduite à la maitrise en didactique. De l’antre de la faculté, j’ai pu observer et comprendre les engrenages de la formation des maitres. J'ai aussi pu me réconcilier avec elle en rencontrant des professeurs investis et passionnés qui œuvrent au changement.

De mon expérience, je crois que les aberrations de la formation des maitres n’engendrent pas systématiquement de mauvais enseignants.

Cela dit, de nombreuses recherches l’ont montré : les enseignants ont tendance à reproduire les modèles qu’ils ont vécus/subis du primaire à l’université. Pour cette raison, il m’apparait nécessaire que les professeurs de la formation des maitres se fassent un devoir de dispenser un enseignement cohérent, même avant-gardiste, en arrimage avec la recherche et les besoins des futurs enseignants.

Pour conclure cette réflexion, permettez-moi d'utiliser cette savante métaphore culinaire : il est possible de cuisiner une excellente compote à partir de pommes talées, à condition, bien sûr, de jeter celles qui ne sont que meurtrissures…

Source de l'image : Nature morte, pommes et grenades (1871) de Gustave Courbet http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gustave_Courbet_001.jpg